Le Sculpteur – Scott McCloud

Le Sculpteur

Nouvelle star du catalogue de l’éditeur Rue de Sèvres, Scott McCloud revient après L’Art invisible et Faire de la bande dessinée pour nous démontrer qu’il a bien appris les leçons qu’il a lui-même rédigées. Les critiques sont dithyrambiques, l’auteur est régulièrement comparé à David Mazzuchelli (Asterios Polyp, Batman : Année Un), bref : Le Sculpteur serait le nouveau chef-d’œuvre du roman graphique américain. « Serait » ? Serait. Car il manque à cet album le supplément d’âme et de génie qui caractérise le grand œuvre d’un artiste.

David Smith est un artiste new-yorkais qui a connu un semblant de gloire à la sortie de l’université. Un succès éphémère qui l’a laissé sans un sou en poche le jour où la Mort se présente à lui sous les traits de son oncle disparu. Cédant aux sirènes d’un pacte qui lui confère la capacité de modeler la matière à l’envie par la seule force de ses doigts, David signe consciemment son arrêt de mort : il ne lui reste désormais que 200 jours pour marquer les esprits, au-delà desquels la Mort viendra réclamer son dû. Partagé entre la recherche de son œuvre majeure et les sentiments qu’il éprouve pour Meg, une actrice charismatique à la personnalité trouble, David devra trouver un équilibre à une vie nouvelle et éphémère.

Tragédie urbaine et moderne à ranger dans la catégorie des œuvres faustiennes, Le Sculpteur est une réflexion sur l’art et la création au sens propre, doublée d’une romance complexe qui explore largement le spectre des émotions humaines. A la manière de Craig Thompson (Blankets), Scott McCloud livre un récit intimiste et maîtrisé, qui donne corps à la relation entre les deux personnages. Mais l’épée de Damoclès qui se rappelle à chaque nouvelle expérimentation créatrice de David rappelle inexorablement le compte-à-rebours funeste qui le poursuit. En résulte un sentiment d’injustice permanent qui est à mon sens une des grandes réussites d’un album aux accents autobiographiques.

Techniquement, difficile de reprocher quoi que ce soit à Scott McCloud : la narration est efficace et graphiquement, l’auteur livre un travail propre dont le trait noir et marqué permet de saisir instinctivement les éléments importants. Il parvient ainsi à animer des visages aux expressions fortes et marquantes, qui sauront trouver un écho dans les souvenirs de chacun. Malheureusement, à appliquer à la lettre les analyses effectuées quelques années plus tôt, Scott McCloud livre un travail scolaire qui n’a d’original et génial que de rares séquences dispersées le long des quelques 500 pages de l’album. Rue de Sèvres ayant par ailleurs fait le choix de compresser les coûts de l’album, Le Sculpteur souffre également de la qualité médiocre de son papier, qui donne une sensation de graphisme approximatif par moment.

Enfin, le final de l’album mérite à lui seul d’être débattu. Loin de moi l’idée de glisser ici un quelconque spoiler, mais il est triste d’observer la lente dérive de Scott McCloud. Après avoir flirté avec le pathos tout au long de l’album, sans lui céder, force est de constater que la maladresse de l’auteur s’exprime dans la dernière ligne. Le caractère épique qui s’en dégage rompt avec le reste de l’album et, si vous êtes aussi malchanceux que moi, mettra un terme brutal à votre sacro-sainte suspension d’incrédulité.

Non, Le Sculpteur ne s’inscrit pas dans la lignée des chefs-d’œuvres du roman graphique américain. Pour autant, il s’agit d’un bon album, avec ses forces et ses faiblesses, qui marquera ses lecteurs quelques années, à défaut de marquer l’histoire d’un média. N’est pas David Mazzuchelli qui veut…


Le Sculpteur, Scott McCloud, Rue de Sèvres, 25€

Johan

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