De mal en pis – Alex Robinson

De mal en pis

Joli pavé de 600 pages tout droit sorti des cartons de l’éditeur Rackham, De mal en pis est une sitcom dessinée de Alex Robinson, un exercice étonnant dans le cadre d’une bande dessinée. Le terme de sitcom n’est pas galvaudé tant les codes du genre sont ici respectés, la caméra en moins : dominante humoristique, économie de lieu, intrigues sentimentales.

Libraire contrarié qui caresse des rêves d’écriture et de célébrité, Sherman sert de point d’entrée dans le récit. Car, à l’image des sitcoms télévisés, celui-ci tourne autour d’un groupe où l’on retrouve Ed, dessinateur de comics frustré par sa condition de puceau, Jane et Stephen, couple de hippies qui représente les deux faces d’une même pièce, Dorothy, la petite amie névrosée et carrément flippante de Sherman, et enfin Irving Flavor, dessinateur spolié de ses créations par l’un des majors de l’industrie du comics. Une bande de joyeux lurons donc, qui vont ensemble affronter les affres du marché du travail…

Au cœur du microcosme new-yorkais, l’auteur multiplie les intrigues et prend le temps de développer la psychologie des différents personnages. Petit-à-petit, les personnalités se creusent, amenant le lecteur à revoir son jugement tandis que les événements dévoilent les qualités et défauts de chacun. Nul n’est parfait, ce qui permet à Alex Robinson de rendre des personnages crédibles et attachants à l’image de Dorothy et son caractère de m***e. Composante essentielle du récit, les personnages secondaires brillent par leur capacité à bousculer des protagonistes toujours à deux doigts de céder aux sirènes de la facilité, tant et si bien qu’on se prend à les imaginer dans des situations toujours plus inconfortables.

Loin de n’être pour autant qu’un vaste chantier sentimental, le récit explore un large champ de réflexion. Si le couple, la sexualité et la monotonie du quotidien sont développés, l’industrie du comics n’est pas en reste, particulièrement la faible part des contrats creator-owned concédés aux artistes en Amérique du Nord. Un regard sur l’histoire des Etats-Unis est aussi esquissé au travers du personnage de Stephen, qui est un des rares exemples de scolarité à succès ici (si ce n’est le seul). Le système d’éducation est raillé, au même titre que les conditions de vie des auteurs et retraités. Portrait moderne et incisif de la société américaine, De mal en pis n’oublie donc pas d’être critique sous ses airs de comédie sentimentale.

Seule véritable faiblesse de l’album : le dessin d’Alex Robinson en laissera plus d’un sur le carreau. Proche d’un strip américain, caricatural et cynique, il est un reflet des personnalités qu’il représente malgré une simplicité relative, largement compensée par une narration maîtrisée qui se permet régulièrement des petites touches d’originalité. En désorganisant quelques planches, il parvient à illustrer des états d’esprit et créer des pauses qui permettent au lecteur s’arrêter un instant pour réfléchir aux conséquences de l’événement qu’il vient de quitter. Autre grande idée de l’album : Alex Robinson prend le temps d’interroger ses personnages en direct. En prenant du temps pour poser une question gênante à laquelle un panel de personnages doit répondre, il renforce un peu plus la caractérisation de chacun, et le secret qu’il lie le lecteur au personnage.

De mal en pis est un agrégateur de tranches de vie où se mêle une galerie de personnages complexes qui forment la base d’une étude quasi-sociologique de la vie citadine du XXIème siècle. A ce titre, Alex Robinson ne développe aucun enjeu et se laisse porter par ses personnages pour proposer une opinion sur des sujets divers et variés. Il crée ainsi une connexion intime entre les personnages et le lecteur, qui retrouve forcément en eux des éléments de sa propre vie. Ode à la galère quotidienne et aux fins de mois difficiles, De mal en pis traite de la complexité de quitter l’adolescence tardive pour la conquête d’une indépendance totale que la présence d’une bande de potes permet au moins de supporter. 


De mal en pis, Alex Robinson, Rackham, 30.50€

Johan

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