Le rapport de Brodeck – Manu Larcenet et Philippe Claudel

téléchargementAprès la claque que j’ai reçu en découvrant Blast je ne pensais pas Manu Larcenet capable de me surprendre autant… Et pourtant avec le rapport de Brodeck je me suis pris une nouvelle gifle graphique et narrative (merci Manu maintenant j’ai les deux joues bien rouges).

Alors commençons par l’histoire. Il s’agit d’une adaptation du roman éponyme de Philippe Claudel paru chez Stock en 2007 et autant vous le dire tout de suite je ne l’ai pas lu et je ne le lirai qu’après la sortie du deuxième volume car je suis tellement pris par le récit de Manu que je ne veux pas me spoiler la fin (cependant, une amie qui, elle, l’a lu confirme que l’adaptation est excellente).

Nous sommes dans un petit village à la frontière franco-allemande au lendemain de la guerre 39-45, où subsiste une langue française mêlée de mots germaniques. Brodeck le garde-chasse du village est de retour après avoir été le seul déporté dans les camps de concentration nazis. Alors qu’un soir il se rend à l’auberge afin d’y chercher un peu de beurre il se retrouve face à une situation inattendue. Tous les hommes sont là, figés, les poings serrés et dans un silence de plomb. Brodeck comprend que l’irréparable a été commis.  « L’Anderer », l’étranger (ou « l’autre » littéralement) arrivé d’on ne sait où il y a trois mois au village, a subi l’ire des villageois. Brodeck, seul innocent de cet évènement, se voit confier la mission d’écrire un rapport sur « l’ereigniës », comme il appellera cet acte par la suite, de telle manière que tous ceux qui le lisent comprennent et pardonnent.

Pour ce récit, Manu Larcenet éclate sa narration en plusieurs temps et nous laisse découvrir peu à peu toute l’histoire. L’écriture du rapport qu’on lui a demandé amène Brodeck à parler de sa propre vision de l’évènement. Petit à petit se construit également le récit de sa vie, son arrivée au village, le camp de concentration, les raisons de sa déportation. C’est également à travers ses yeux qu’on découvre l’Anderer, personnage drôle et naïf mais qui, par ce même comportement, renvoie les villageois à leur lâcheté, leurs compromissions avec l’occupant pendant la guerre, ce qu’ils ne peuvent supporter. Je trouve ce sentiment renforcé par l’emploi de ce dialecte étranger (« l’Anderer, l’ereigniës… ») qui, à mon sens, exprime ce qui au fond de nous fait surgir la peur et la violence. On retrouve également transposé dans ce petit village une grande question de l’Allemagne après la guerre : comment dire l’atrocité commise quand on est du côté des bourreaux ?

Et vous n’êtes pas au bout de vos surprises. L’histoire est captivante et la prose magnifique mais le dessin n’est pas en reste non plus. Si on retrouve des parallèles évidents avec ses autres œuvres comme la présence très forte de la nature qu’on trouvait déjà dans Le retour à la terre ou Blast, son trait se fait plus réaliste. Les gros nez se font plus discrets, les proportions des personnages moins exagérées. Manu se concentre beaucoup sur les expressions du visage, les gueules et les silences qui en disent plus long que le rapport sur la situation. Les perspectives mettent en avant la solitude de Brodeck que ce soit dans la forêt, dans sa traversée du village, ou dans une salle bondée de monde. Son réalisme le quitte uniquement lorsqu’il dessine les nazis, masses de chaires toutes identiques, aux visages informes, brûlés. Si Blast voyait encore des nuances de gris et des couleurs adoucir le dessin, Le rapport de  Brodeck ne se compose qu’en noir et blanc. Le trait de crayon est encore bien présent mais des aplats de noirs apparaissent (parfois son dessin m’a évoqué Burns ou Mezzo). L’atmosphère en devient dure et glaciale (on est en hiver). Le format à l’italienne est également très plaisant et lui permet aussi bien de découper ses actions sur un séquençage de quatre cases, où, pour un court instant, le temps se trouve ralentit, que de nous en mettre plein la vue avec des pleines pages magnifiques comme il l’avait déjà fait dans Blast. Saluons également le très bon travail de Dargaud sur la jaquette et la couverture.

Bref vous l’aurez compris, mauvaise conscience, xénophobie, lâchetés, crimes, dessins grandioses et construction époustouflante… Je suis fan de ce chef d’œuvre de Manu. Tout en restant dans des thèmes noirs qui ont déjà façonné une partie de ses publications, il trouve le moyen de faire quelque chose de jamais vu, du neuf comme on en attendait pas !! Et ça fait du bien.


Le rapport de Brodeck, Manu Larcenet et Philippe Claudel, Dargaud, 22.50€

Baptiste

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