Adrastée (tomes 1&2) – Mathieu Bablet

Adrastée

Après une première review d’un album sur le thème de la mythologie, il m’est apparu logique de poursuivre en ce sens et de vous proposer un retour sur une des séries qui a, selon moi, marqué l’année écoulée. Mathieu Bablet est un auteur grenoblois qui s’est fait remarquer en 2011 avec La Belle Mort, récit apocalyptique en un volume qui conte les dernières heures de l’humanité, dressant un tableau urbain qui explore les limites de la psyché d’un groupe de survivants qui perd peu à peu espoir. De retour en 2013 avec Adrastée, il remonte le temps jusqu’à atteindre l’Antiquité pour un nouveau récit plus sombre qu’il n’y paraît de prime abord.

Dans la cité mythique d’Hyperborée trône un roi sur lequel le temps n’a pas prise. Enfant déjà, celui-ci démontre une faculté fascinante : chaque fois qu’il boit ou se nourrit, il recrache une pierre ronde. Expérience douloureuse qu’il abandonne pour une grève de la faim perpétuelle qui n’a de aucune incidence sur son corps. Le prince d’Hyperborée est immortel. Les semaines, les mois et les années s’écoulent. Les fleurs fanent, les hommes tombent et le monde change. Mais pas lui, qui assiste à la disparition de son royaume, de ses fils, jusqu’à ses souvenirs. Pris dans une transe de mille ans, le roi réfléchit à sa condition. Sans succès. Aussi quitte-t-il son trône, direction l’Olympe pour demander des comptes aux Dieux qui l’ont ainsi façonné.

Personnification même de la mélancolie, le roi est au centre de toutes les préoccupations. C’est son odyssée qui dicte le rythme du récit ; dont la lenteur communie avec les planches exceptionnelles de l’auteur, dont les décors fourmillent de détails à en perdre la tête. Car le point fort de l’album, c’est avant tout son graphisme. La vivacité des couleurs (pourtant dénaturés), la construction vertigineuses des cités, la majesté des décors naturels, chaque planche invite à la contemplation et demande un peu de temps pour être apprécié. Les événements eux-mêmes se révèlent d’ailleurs incapables de perturber le rythme de lecture qui, à l’image de cet immortel, semblent détacher de tout.

Pour autant, Adrastée ne manque pas de fond. En véritable conte philosophique, l’album interroge le sens de la mortalité et du devoir de mémoire, et puise dans le bestiaire étrange et merveilleux de la mythologie grecque pour secouer un roi immortel en quête de ses souvenirs. Les Moires côtoient ainsi le Sphinx, multipliant les allégories au destin. Et si le Destin est une divinité surgit du chaos, il s’accorde à merveille à la narration et au propos de Mathieu Bablet, qui tisse le destin inexorable de son roi ; sans aspérités ni obstacles.

Adrastée est une odyssée vertigineuse qui allie un graphisme original et à une narration lente afin de proposer un voyage pluriel, à la fois intellectuel et physique. La mythologie grecque est récupérée pour une réflexion sur la vie et le destin, formant à la fois un hommage et une réinterprétation de l’Olympe et de ses jeux cruels contre l’humanité. Deux albums emprunts d’une poésie fascinante, à lire et à relire.


Adrastée (2 tomes, série finie), Mathieu Bablet, Ankama, 15.50€

Johan

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3 commentaires
  1. Mathieu Bablet a dit:

    Je me permet de laisser un commentaire sur ta critique (qui m’a été envoyé par un de tes profs), parce que je la trouve déjà super bien écrite, mais surtout parce que tu as vraiment compris tout ce que j’avais voulu mettre dans cette histoire, toutes les réflexions et les questionnement sous-jacent qu’on devait sentir ou ressentir à la lecture.
    Merci donc pour cette critique, elle me touche!

    Aimé par 1 personne

  2. Johan a dit:

    C’est un juste retour d’ascenseur : je dois également te remercier pour ces deux albums (ainsi que La Belle Mort), qui ont été une très très bonne surprise.

    J’attendais avec impatience le second tome d’Adrastée avec l’idée d’en écrire une review sur 9èmeArt mais Elsa m’a coiffé au poteau. Je me rattrape (enfin), avec un peu de retard. Ce blog est justement l’occasion de faire découvrir des livres qui me tiennent à cœur. et sachant que l’exercice de la critique est toujours délicat, je suis heureux de voir que je n’ai pas tapé à côté.

    C’est génial de te voir réagir ici ; je me suis réveillé comme un gosse en voyant ton commentaire ! J’espère qu’on aura l’occasion de parler de ton travail à l’occasion, sache en tout cas qu’au-delà de mon avis, tu fais l’unanimité chez Vingt-et-un Livres.

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  3. Mathieu Bablet a dit:

    Ah je savais pas que tu faisais des critiques sur 9eme art! (je viens de le voir sur ton profil FB). En tout cas je suis tout à fais d’accord pour qu’on discute à l’occasion (les séances de dédicaces me font bouger un peu partout en France, il y aura bien un moment où pourra se capter!)
    Merci et à plus!

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