Le pense bête – Fritz Leiber

passagerclandestin011-2014

Quel rapport peut-il y avoir entre une maison d’édition en sciences-humaines et des textes de science-fiction ? A priori, le lien n’est pas courant. Et pourtant, le passager clandestin, petite maison qui édite des textes critiques sur la société actuelle, publie depuis quelque temps des nouvelles de science-fiction ressorties du fond des tiroirs dans la collection « dyschroniques« . Les 16 textes disponibles actuellement ont été écrits entre les années 50 et 80, par de grands ou petits noms de la S-F. Ils décrivent tous un univers fictionnel pour l’époque, mais qui apparaît bien souvent familier et inquiétant au lecteur contemporain.

Monde perdu dans la pollution, conflits mondiaux subventionnés pour le profit, humanité débordée par son réseau mondial d’échange de données… Les sujets ne manquent pas et il est parfois surprenant de voir à quel point ces textes sont à deux doigts de décrire la situation du monde actuel. Si les dénouements peuvent sembler plus noirs que la réalité, certains scénarios me sont apparus comme suffisamment proches du réel pour en être menaçant.

C’est le cas de la nouvelle dont je vous parle aujourd’hui : le pense-bête, de Fritz Leiber. En 1962 l’auteur imagine une société où un gadget électronique et portatif, « le mémoriseur » va prendre une place de plus en plus importante dans la vie de tout un chacun. À l’heure où l’humanité vie sous terre une bonne partie de la journée et de la nuit à cause de la peur des missiles qui sillonnent le ciel (la guerre froide et ses menaces ne sont pas très loin en 1962) Gusterson et sa femme font figure de drôles d’olibrius puisqu’ils vivent dans un immeuble à la surface. Ils sont pourtant couramment visités par Fay qui travaille pour une firme technologique et vient régulièrement s’approvisionner en idées loufoques à transformer en gadgets technologiques auprès du mari, auteur de son état. Ce qui n’était au début qu’une simple idée de pense-bête émise par ce dernier va vite se transformer en une machine qui planifie tout à votre place. De simple emploi du temps, elle va prendre la place de votre coach bien-être, votre médecin, votre mémoire, votre psychiatre… vous garantissant ainsi une vie optimale dans une joie et une motivation constante… Cette machine va devenir indispensable. Que va alors devenir la société humaine ainsi conditionnée ?

Évidemment à la lecture de cette nouvelle, on ne peut s’empêcher de penser à la place de plus en plus prépondérante que prennent les gadgets informatiques dans notre quotidien, « Cela devient impossible pour un homme de faire son chemin dans le monde moderne sans cela ». Comment ne pas entendre derrière ces mots de Fay à propos du mémoriseur, toutes ces personnes ne pouvant vivre sans téléphone portable et accès immédiat à Internet. Certains vont même jusqu’à parler de « nomophobie » (pour NO MObil PHOBIE) afin d’exprimer une addiction développée par nombre de nos contemporains à l’égard du portable. Une question se pose : tablette, portable, montre connectée… tous ces objets créés pour notre confort ne nous privent-ils pas en partie de notre liberté de penser, de contester ?

Bien évidemment, il ne s’agit pas de diaboliser tout ce qui est technologique et d’en venir à la louange de notre cher âge de pierre. Mais ce texte, en décrivant à l’époque un futur qui se rapproche aujourd’hui de notre présent, sont plus que jamais une invitation à la réflexion et à la prudence. Cette nouvelle de Fritz Leiber lu aujourd’hui nous avertit que le développement scientifique, qui croit à une vitesse exponentielle, devrait se méfier d’une absence de réflexion éthique et sociale. N’oublions pas ce que disait déjà en son temps ce cher Rabelais « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Pantagruel).

Cette collection de science « fiction-humaine » est dans la droite ligne de critique et de militance que portent les ouvrages de cette maison. Et comme il est toujours bon de penser n’hésitez pas à mettre plus que votre nez dans cette petite collection. Les textes sont (presque) toujours de qualité (une seule déception à ce jour) et bien souvent un certain anachronisme futuriste les rend cocasses. Quand le futur d’hier rencontre le monde d’aujourd’hui, on se laisse vite entraîner par ces visionnaires de génie.


Le pense-bête, Fritz Leiber, éditions du passager clandestin, 7€.

Baptiste

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :