Dictionnaire des yôkai – Shigeru Mizuki

DDY

Le folklore japonais demeure relativement méconnu en Europe, malgré l’influence croissante de la bande dessinée japonaise depuis vingt ans. Pourtant, les yôkai y sont omniprésents et chacun d’entre nous a déjà eu l’occasion d’en rencontrer au moins un, ne serait-ce qu’au travers des films de Hayao Miyazaki ou de la série Pokémon. Pour aider les lecteurs à faire le lien entre ces deux aspects de la culture japonaise, les éditions Pika ont eu le bon goût de rééditer le Dictionnaire des yôkai de Shigeru Mizuki dans un nouveau format complet en un tome, dont nous allons parler aujourd’hui.

Figure majeure de la bande dessinée japonaise d’après-guerre, Shigeru Mizuki est un auteur singulier dont la vie pourrait faire l’objet d’une étude ne serait-ce que pour illustrer les liens étroits et passionnants qui relient sa vie et son œuvre. Co-fondateur du manga d’horreur et pape du gekiga, il est une figure d’autorité au Japon, où il a grandement participé à la sauvegarde de la culture du yôkai, que l’introduction de la pensée scientifique européenne lors de la restauration de Meiji avait grandement endommagé.

Un yôkai, c’est une créature fantastique du folklore japonais qui à la manière d’un mythe, explique les phénomènes étranges et incompréhensibles de la vie quotidienne. Il peut s’agir d’esprits, de fantômes, voir d’une divinité locale ou d’un animal fabuleux. Le seul frein à l’imagination tient au territoire toujours modeste d’un yokaï, dont l’influence ne dépasse jamais un foyer ou un lieu-dit parfaitement défini. C’est une créature néfaste, dont le comportement varie de la farce à la malveillance, et dont il faut toujours se méfier.

Au-delà de son lieu d’habitat, chaque yôkai agit dans un cadre bien spécifique : Amamehagi, par exemple, descend par nuit de neige profonde pour dévorer les fainéants et effrayer les enfants oisifs, tandis qu’Okuriinu (« le chien qui accompagne« ) suit les marcheurs de nuit pour les protéger des dangers (ou les dévorer s’ils ont le malheur de trébucher). Outre son rôle explicatif, le yôkai impose donc un cadre de vie au sein d’une communauté, permettant de prévenir d’un danger ou d’un comportement déviant au risque d’une sanction d’origine surnaturelle, à la manière des contes, fables et légendes européennes.

Avec NonNonBâ (éditions Cornélius), récit autobiographique de son enfance dans le Japon d’avant-guerre, Shigeru Mizuki présentait au lecteur une des influences majeures de son œuvre ; une femme âgée, gardienne des traditions orales des yôkai et de l’équilibre entre le monde des humains et des esprits, qui est à l’origine de son attachement au folklore japonais. Au fil de ses voyages, il est lui-même devenu la mémoire de ces traditions, tenant un carnet de notes où il rédigeait chaque histoire lue ou entendue. Ces notes forment la base du travail présenté ici, qu’il a enrichi d’illustrations pour la publication de son Dictionnaire des Yôkai.

L’ouvrage porte bien son titre ; classé par ordre alphabétique, il dresse le portrait de pas moins de cinq cents yôkai pour autant de pages et est agrémenté de deux cartes (Japon ancien et actuel) qui permettent d’estimer la position de chaque créature. Chaque page est l’occasion de présenter un yôkai et de l’illustrer. La présentation comprend en général l’emplacement de la créature, une histoire qui lui correspond et parfois un commentaire qui offre des pistes pour mieux en comprendre l’origine ou le sens.

Côté illustrations, Shigeru Mizuki impressionne malgré un format très limité qui laisse parfois un goût amer. Tour-à-tour, il convoque les codes de l’ero-guro, des estampes ou, fidèle à lui-même, trace des visages rondouillards aux formes improbables typiques de ses précédents travaux, démontrant que la perte de son bras droit n’a en rien entamer son génie de dessinateur.

Ouvrage indispensable pour quiconque s’intéresse à la culture japonaise, ce Dictionnaire des yôkai offre un éclairage nouveau sur la production artistique d’un pays toujours très influencé par son folklore. Il est le résultat de plusieurs dizaines d’années de recherche d’un auteur atypique qui fait aujourd’hui encore office de référence, et permet de porter un regard neuf sur des titres emblématiques comme Le voyage de Chihiro, Paprika, Naruto et j’en passe…


Dictionnaire des Yôkai, Shigeru Mizuki, Pika, 20€

Johan

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