Peste – Chuck Palahniuk

Peste Chuck PalahniukSi je devais définir les deux éléments qui font qu’un roman m’est destiné, je dirais qu’il doit être à la fois dérangeant et hypnotique. Rien ne me séduit tant qu’un livre qui parvient à me plonger dans un état d’émerveillement à partir d’un élément à la limite de me retourner l’estomac. Le roman du jour, Peste, entre dans cette catégorie. Mieux encore, c’est un roman d’anticipation sociale qui parvient à être drôle, bien que particulièrement acide.

Pour faire court, l’anticipation sociale est un genre littéraire qui exacerbe les problématiques de notre réalité pour mieux les dénoncer, et qui a la particularité de mettre en scène des personnages représentatifs des mutations de la leur. Ici, c’est Buster Casey, alias Rant, qui nous intéresse. Peste est la biographie orale (exercice très apprécié outre-Atlantique, qui consiste à dresser le portrait d’un individu en interrogeant ceux qui l’ont côtoyé ) de ce supposé génie du mal, patient 0 d’un virus mortel, meurtrier de masse et pourfendeur de l’ordre social. De chapitre en chapitre, les témoignages n’ont de cesse de se contredire et dressent le portrait de plus en plus fou d’un homme impossible à saisir, jusqu’à l’inévitable question : qui est Buster Casey ? Ou plutôt, qui était-il ?

Rant accède dès les premières lignes du roman à un statut quasi-mythique, et il n’en faut guère plus pour que le mystère qui l’entoure ne devienne fascination. Dans une société en déliquescence, divisée en une caste respectable qui vit le jour (les diurnes) et une seconde défavorisée qui vit la nuit (nocturnes) et fait la part belle aux tarés, aux malades et aux bouseux, Rant tient le rôle d’alpha morbide, inégalable dans sa folie magnifique. Tour à tour, il fait d’Halloween une foire aux abats d’animaux, pervertit l’économie locale en donnant du pouvoir d’achat aux enfants, part à la chasse aux préservatifs et autres serviettes hygiéniques en pleine nature ou plonge son bras dans les terriers pour le plaisir de se faire mordre et lacérer. Ou du moins, c’est ce qu’on raconte, et ce ne sont pas les histoires les plus folles. A tel point qu’on en vient à douter de la santé mentale de chacun des interrogés…

Chuck Palahniuk (Fight Club, Choke) est donc fidèle à sa réputation d’écrivain à scandale et nous ressert son habituel musée des horreurs. Oui, mais rien n’est gratuit. La biographie orale de Rant est l’occasion de donner la parole aux habitants d’une Amérique qui file un (très) mauvais coton et d’appuyer des thèmes divers ; écologie, économie, secte et j’en passe. Mais surtout, Palahniuk est un écrivain de génie qui a la capacité de transformer le grotesque et l’horrible en quelque chose de magnétique. Chaque chapitre est l’occasion d’un moment de bravoure qui évangélise davantage Rant, bientôt devenu une figure christique débauchée terriblement jouissive. Également journaliste indépendant, Palahniuk inscrit son texte dans le réel avec un ensemble de discours documentés qui évitent au récit de basculer totalement dans la science-fiction et le fantastique. Ainsi, le lecteur pourrait presque conserver un certain recul si Rant n’était pas si magnifiquement désaxé…

En bref, Peste, c’est un roman dérangé pour lecteur dérangé. Dérangeant, il l’est : aucun doute. Drôle, il l’est aussi. Critique, également. Palahniuk se libère des convenances narratives et permet à ses lecteurs de lâcher prise et d’accepter que le chaos reprenne ses droits. Il signe ainsi les évangiles corrompus et jubilatoire de Buster Casey, messie né et élevé dans la fange d’une Amérique qui ferme les yeux sur les horreurs qu’elle engendre et que Palahniuk se fait un plaisir de projeter dans sa propre merde.


Peste, Chuck Palahniuk, éditions Denoël, 22.30€

Peste, Chuck Palahniuk, éditions Folio SF, 9.00€

Johan

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