La profession du père – Sorj Chalandon

La France a encore le Général de Gaulle pour président, l’Algérie est en pleine révolte et l’OAS – l’Organisation Armée Secrète lutte pour que celle-ci reste française, n’hésitant pas à employer le terrorisme à grande échelle et pratiquant l’assassinat politique. C’est dans ce conteste qu’évolue Emile Choulans, le jeune narrateur de cette sordide histoire. Et l’horreur ne se trouve pas là où l’on s’attend à la trouver. Chaque soir après l’école, c’est dans le petit appartement familial que se joue un jeu tragique, une sinistre pièce de théâtre où chaque rôle est soigneusement préparé. Chaque soir le Père, cette entité, éduque le fils dans les plus belles valeurs que peut avoir la France, la révolte ou non, mieux, la révolution. Patriote et ludique sauf qu’il s’agit ici de résister à une Algérie qui se libère d’une France colonialiste. Malaise. Chaque soir les coups de ceinturons aident l’enfant à mieux comprendre pourquoi quand son attention faiblit.

Or, ce n’est pas uniquement l’histoire d’une maltraitance. Non, Chalandon est bien meilleur, car le garçon va prendre conscience assez rapidement des incohérences dans le discours qu’il entend, les actes qu’il voit. Là réside le tour de force : Emile semble avoir trouvé un moyen de rendre son père fier de lui, cet homme étonnant au passé ahurissant : ancien conseiller de De Gaulle, ancien joueur de foot, ancien prêtre pentecôtiste, ancien de beaucoup de choses mais surtout membre actif de l’OAS. Enfin, il lui donne l’attention que chaque fils espère avoir, même si peu à peu l’imposture apparaît plus clairement. Les missions s’enchaînent, des graffs sur les murs d’école et les lettres de menaces entre deux entrainement au pied du lit. Il doit être performant s’il veut un jour intégrer l’Organisation.

Si ce récit a la guerre d’Algérie pour toile de fond, c’est bien la famille Choulans qui est ici au cœur de la tourmente. Car à travers le prisme de la guerre, c’est l’histoire d’un enfant sous le joug d’un tyran malade, bourré de névroses et dangereux et une mère apathique. Un livre qui questionne sur la fidélité filiale avec beaucoup de finesse malgré l’apparente violence de la forme.

Il est des auteurs qui laissent une trace indélébile, Chalandon fait assurément parti de ceux-là. Ancien journaliste de guerre, il utilise l’écriture comme un exutoire depuis de nombreuses années. Se servant de la fiction pour se débarrasser d’un fardeau bien trop lourd à porter, chaque livre qu’il sort est une bombe. Touchant, juste, souvent terrifiant sur la capacité des Hommes à se détruire, Sorj Chalandon livre cette fois un roman bien plus introspectif qu’à l’accoutumée avec non pas un récit sur un conflit armé quelque part sur ce globe, mais une toute autre guerre : l’appréhension d’un père par son fils.


La profession du père, Sorj Chalandon, Editions Grasset, 19 €

LeDonCarlo

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