Dossier cul – Gunji – Gengoroh Tagame

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Si, comme le dit Côme dans l’introduction à ce dossier, la sexualité et sa représentation sont des éléments qui nous permettent d’apprendre sur nos sociétés et l’Homme en général, l’auteur dont je vais vous parler aujourd’hui pousse, par son travail, ses représentations jusqu’à l’extrême de certains rapports humains… Pour le dire plus simplement et de manière moins évasive : je vais vous parler ici de domination et même de sadomasochisme. Evidemment un nom vient tout de suite à l’esprit : Sade, ce cher marquis. Et bien raté, je ne vais pas m’étendre sur ce remarquable auteur. Tout d’abord parce que je ne le connais pas assez puis parce qu’il est d’une autre époque et que j’aimerai parler de l’apport d’un auteur contemporain à sa société dans le monde d’aujourd’hui.

Il s’agit de Gengoroh Tagame, qui, comme son nom l’indique, n’est ni européen, ni américain. En effet, le succès d’un (mauvais) roman aux nombreuses « nuances », sensé nous parler de sadomasochisme, m’a donné envie d’aller voir ailleurs et de vous embarquez plein est, au Japon ! Vous allez me dire : « le SM au japon, rien de novateur ! » et il est vrai que depuis un bon moment déjà le manga hentaï fait une part belle à la chose. Je ne vous parlerai donc pas d’ennuyeux hétérosexuels mais bien d’homosexuels ! Dans un pays où l’homosexualité est un sujet encore très tabou, où la communauté gay elle-même n’est que peu porteuse de revendications, le manga de Tagame dénote. Contrairement aux mangas yaoï qui traitent de l’homosexualité mais pour un public de jeunes filles avec de beaux éphèbes très féminisés, Tagame est un des premiers (si ce n’est le premier) à utiliser l’esthétique bear. Ses hommes sont des parangons de masculinité, musclés et poilus dont la sexualité est marquée par des penchants sadomasochistes jusqu’au-boutistes.

Car l’œuvre de Tagame c’est avant tout cela. Gunji (un des rares mangas de l’auteur publié en France) vous relate quatre histoires de domination à travers quatre nouvelles. Dans la première un ancien dominé se voit rattraper par son passé et son ancien dominateur qu’il a fui pendant des années, la deuxième raconte les retrouvailles de deux anciens camarades de classe et les deux dernières traitent de jeunes étudiants qui vont prendre du plaisir à subir la domination de leurs camarades.

Si l’esthétique de Tagame et l’homosexualité non déguisée de ses mangas peuvent interroger la société, ses histoires ne sont pas là pour décrire le quotidien d’une communauté. Il ne fait ni de la satire ni de la parodie sociale, la vie ordinaire n’est quasiment pas présente dans ses mangas et l’histoire comme vous pouvez le voir manque cruellement de complexité. Sa recherche se situe ailleurs, au-delà du réel, dans l’inaccessibles et les fantasmes impossibles à réaliser. Le SM est traité pour lui-même et arrive bien souvent comme de l’inattendu. Tagame aime créer des contrastes forts ainsi il n’est pas rare que les dominants du début deviennent par la suite les dominés. Dans la première histoire de Gunji, le ressort est même double puisque le dominant de la première page se révèle par la suite comme dominé puis à la fin on se rend contre que le dominant est peut-être plus esclave de celui qu’il domine vu qu’il semble ne pouvoir s’en passer.

Par tous ces côtés-là ainsi que la violence imposée aux personnages et même si leurs traits sont bien différents, je ne peux m’empêcher de rapprocher Gengoroh Tagame de Suheiro Maruo, grand mangaka adepte de l’eroguro (genre érotique gore et grotesque) et adaptateur d’Edogawa Ranpo. Ils se rejoignent dans ce jusqu’au-boutisme et dans l’au-delà du réel.

N’étant pas certain de vous avoir convaincu de lire un ouvrage de Tagame je me permets un dernier petit résumé plus personnel des raisons qui m’ont amené à vous en parler aujourd’hui et à vous inviter à le lire vous aussi. Je dois avouer que je ne suis pas du tout partisan du sadomasochisme et même complètement réfractaire à la pratique, mais j’ai été attiré par la manière radicalement différente de traiter l’homosexualité comparé aux (soporifiques) yaoï, par l’esprit de création de Tagame, sa recherche « d’absolu »  et j’ai aimé car j’ai découvert quelque chose de nouveau et de beau. D’accord ce n’est pas courant et déstabilisant mais ça vaut vraiment le détour (et après tout, on lit bien encore Sade). La sexualité n’est pas un bloc monolithique bien cadré et connu; il y a pleins de recoins à explorer… Et ce n’est pas ce marquis oriental qui dira le contraire !


Gunji, Gengoroh Tagame, H&O, 16.90 €

Baptiste

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