De Fahrenheit 451 à La brigade de l’œil – Ray Bradbury – Guillaume Guéraud

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La dystopie est un genre qui compte quelques ouvrages aujourd’hui considérés comme des classiques, dont de nombreux auteurs se sont par la suite inspirés. Fahrenheit 451 de Ray Bradbury et La brigade de l’œil de Guillaume Guéraud forment un exemple très intéressant de réinterprétation d’un même thème, par delà le temps et l’espace.

Fahrenheit 451 est un roman américain de 1953, et La brigade de l’œil un roman français de 2007 qui présentent donc de très nombreux points communs, le second étant entre autres choses un hommage au premier, comme les synopsis des deux œuvres le laissent clairement entendre.

Fahrenheit 451 prends place dans un futur incertain ou les « pompiers » ont pour tâche de brûler tout les livres existants encore, ces derniers ayant été interdit. La population vis dans une sorte de bonheur léthargique entretenu par les programmes télévisuels et la violence, comme lobotomisée par la jouissance immédiate et irréfléchie que lui procure à foison une société ultra-capitaliste.

Dans le roman de Guéraud, la « loi Bradbury » interdit tout type d’image, du dessin au cinéma en passant par la photographie, et la brigade de l’œil a pour objectif de débusquer les dernières images et de les brûler, en même temps que les rétines de leurs propriétaires. Cette société fait en revanche l’apologie de la littérature, la population est très cultivée et les inégalités sociales ont en bonne partie disparu.

Une des caractéristiques de la dystopie est qu’elle est à la base un projet d’utopie, et sous un certain angle, les sociétés décrites par les deux auteurs sont des réussites.

La disparition de la littérature dans Fahrenheit 451 a brisé les inégalités sociales (du moins au sein de la ville dans laquelle a lieu l’action), non pas du point de vu financier, mais du point de vu de l’ego. Tout le monde est égal dans sa stupidité, personne ne parle d’autre chose que du dernier programme télévisé. Qui plus est, l’absence de choix à faire dans leur vie les empêche de se poser la moindre question, et évite donc la plupart des contrariétés.

De même, Rush Island, ou se déroule l’intrigue de La brigade de l’œil est un exemple en terme d’éducation, et la bourgeoisie à été abolie, entre autres réformes sociales.

Le bonheur face à la liberté.

Si Bradbury va dans un extrême qu’il présente d’ailleurs comme un échec, Guéraud semble quant à lui avoir trouvé un bon compromis. Et c’est là que les deux œuvres diffèrent grandement. Dans Fahrenheit 451, la disparition des livres est une cause directe de la stupidité du peuple (bien que l’on ne sache pas précisément si c’est un cycle qui s’est mis en place naturellement à tout les échelons ou si c’est une volonté des puissants), alors que dans La brigade de l’œil, l’interdiction des images et les réformes sociales n’ont pas de réel lien, ils sont seulement survenus au même moment et par la volonté d’une même personne, qui fait croire au peuple qu’il y a un lien de cause à effet.

Les combats menés par Montag (le pompier qui se retourne contre le système dans Fahrenheit 451) et Kao (le jeune lycéen qui œuvre pour la réhabilitation des images dans La brigade de l’œil) ont donc une différence de nature évidente, la réussite du premier étant garante de résultats concrets, alors que le second est majoritairement symbolique.

Dans Fahrenheit 451, l’éminence grise qui a poussé le monde à l’état dans lequel il est a réussi à ce que le peuple se soit totalement désintéressé de la littérature, en plus du fait qu’elle soit désormais illégale. Dans La brigade de l’œil, un noyau tenace de résistants œuvre dans l’ombre, et une grande frange de la population nourrit toujours une curiosité secrète vis à vis des images, bien qu’elle soit teintée de peur. Si la volonté du retour des livres est vitale dans Fahrenheit 451, elle n’est pas indispensable dans La brigade de l’œil, et n’est la source que d’une passion pour le média disparu, voire d’une simple curiosité pour ceux qui ne l’on jamais connu, et dans tout les cas d’une volonté morale, celle de s’opposer à un interdit absurde.

Il est également intéressant de voir dans quelle mesure une œuvre personnalise un art. Inconsciemment, le lecteur (ou le spectateur) fait l’amalgame entre les actions des hommes et ce qui serait une nature bonne ou mauvaise d’un art. Dans Fahrenheit 451, la littérature est victimisée, on en fait un martyre, se qui contribue à faire son apologie. À l’inverse, La brigade de l’œil place la littérature dans une position hégémonique telle qu’elle semble presque antipathique, là ou le cinéma est à son tour malmené, et mit sur un piédestal par le lecteur. Des arts qui par ailleurs ne sont pas égaux entre eux, la littérature étant dans l’inconscient collectif considéré comme plus nobles que le cinéma, le cinéma plus noble que la BD, la BD plus noble que le manga. Quelles que soit ses affinités, la tentation de dénigrer tel ou tel type d’art pour faire l’apologie du sien, et par son intermédiaire, de soi même, est une tentation à laquelle beaucoup cèdent. C’est d’ailleurs à cette fierté que tient le pouvoir du gouvernement de Rush Island, la littérature étant présentée comme un art supérieur et le cinéma comme un art décadent, le peuple s’abîme dans sa prétendue supériorité et s’enorgueillit de sa culture « noble », qui l’aveugle.

Intéressons nous enfin aux différences spécifiques liées aux contextes des deux œuvres.

Fahrenheit 451 peut être considéré comme une critique du maccarthisme, et comme un appel aux artistes et intellectuels de l’époque à s’opposer à la Peur Rouge. Dans tout les cas, la portée critique constitue l’essentiel du roman de Bradbury, et chaque ligne du roman va dans le sens du propos général. Tout est très net, mesuré, il exprime ses craintes vis à vis d’un futur possible (et même en bonne voie), il propose l’imagination, l’écriture et l’esprit comme remède, sans jamais perdre de vue son postulat critique.

La brigade de l’œil est bien d’avantage un produit d’une multitude d’influences. C’est une lettre d’amour au septième art et un hymne à la liberté, mais l’intrigue y est beaucoup plus libre. L’auteur développe ses personnages non pas pour qu’ils servent le propos, mais pour les humaniser, et s’autorise de nombreuses fantaisies en aucun cas crédibles, mais en accord avec une personnalité d’auteur ayant baignée dans une culture populaire à base de super-héros. Un amour de la trivialité combiné à une exhortation à l’appropriation de notre patrimoine visuel, et à son utilisation avec intelligence, Guillaume Guéraud sait que les images sont sources de miracles comme de dangers.

Une œuvre classique et une œuvre contemporaine, deux excellents romans aux thèmes si similaires et si diamétralement opposés, Fahrenheit 451 et La brigade de l’œil sont deux visions dystopiques étroitement liés à l’art et à sa place dans la politique.


Fahrenheit 451, Ray Bradbury, Folio SF, 5.80€

La brigade de l’œil, Guillaume Guéraud, Le Rouergue, 14.20€

La brigade de l’œil, Guillaume Guéraud, Folio SF, 8€

Armand

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