Sweet Tooth, tome 1 – Jeff Lemire

Sweet Tooth

Décidément, Jeff Lemire aime à secouer l’humanité. Il y a tout juste un an, Urban Comics publiait l’excellent Trillium, mettant en scène la disparition de l’humanité des suites de la propagation d’un virus mortel dans nos colonies spatiales. Aujourd’hui, il balaie la moitié de la population de la Terre en quelques heures pour mieux laisser aux survivants le soin de mourir à petit feu. Et parce que Robert Kirkman et Walking Dead s’essoufflent, il fallait bien quelqu’un pour reprendre le flambeau du genre post-apo.

Il y a sept ans, une mystérieuse pandémie est apparue sur Terre, décimant la majeure partie de la population mondiale et donnant naissance à une nouvelle espèce à mi-chemin entre l’homme et l’animal qui seule résiste à la maladie. Gus, le personnage principal, est un de ces hybrides : mi-homme, mi-cerf. Élevé par son père en pleine forêt, Gus ignore tout du monde extérieur, si ce n’est qu’il est rempli de pêcheurs et qu’on ne trouve au-delà des frontières de la forêt qu’un monde de feu où souffrir. Libéré de l’obscurantisme religieux de son père lorsque celui-ci décède, Gus décide d’enfreindre le premier commandement de son géniteur et prend la route avec un certain Jepperd à la recherche de « la réserve », un refuge pour les hybrides chassés par une humanité prête à tous les sacrifices pour trouver un remède à la pandémie.

Gus représente à la fois l’ignorance et l’innocence du lecteur face à un Jepperd sombre, taciturne et particulièrement violent. Le contraste entre ces deux personnages crée un équilibre certain dans l’univers dépeint par Jeff Lemire. Car Sweet Tooth réserve son lot de surprise, chapitre après chapitre. L’auteur joue avec le temps et l’espace, transposant tour-à-tour son récit dans le passé et les rêves des personnages avant un retour à la réalité. Avec une unique constance : la violence du récit. La violence hante chaque page de l’album, rappelant la laideur de l’humanité dès lors que son instinct de survie a repris le dessus. Face à un Gus désemparé, la violence se fait cruauté. Mais dans les yeux de Jepperd, elle devient une nécessité…

Si les six premiers chapitres de ce premier tome sont, il faut le reconnaître, d’un classicisme absolu, c’est parce qu’ils forment une longue exposition de l’état du monde. Le talent de narration de Jeff Lemire explose littéralement lorsqu’il s’attarde sur la complexité de Gus et Jepperd, qui n’auront de cesse de changer l’un et l’autre tout au long des trois tomes promis par Urban Comics. Au-delà de leur relation, ce sont les événements et la somme de leurs expériences qui les mèneront à un final épique (que j’ai eu la chance de lire en V.O) et auto-contenu, digne d’un Y, le dernier homme moderne. Jeff Lemire écrit Sweet Tooth à la manière d’un Walking Dead indie : il prend le temps d’interroger ses personnages entre deux actions, de les faire interagir sans avoir à tout expliquer.

Son trait est à ce titre un élément explicite de l’œuvre puisqu’il contient toujours les informations que les personnages ne sont pas prêts à fournir. Certains le jugeront brouillon quand il ne suffira qu’une planche à d’autres pour y voir une esthétique imparfaite et vivante, mais je ne peux que vous encourager à dépasser votre éventuel dégoût pour découvrir l’un des nouveaux maîtres américains. Sweet Tooth n’est qu’une des nombreuses réussites de l’auteur et nul doute que son Descenders, prévu chez Urban Comics en début d’année prochaine avec l’exceptionnel Dustin N’Guyen au dessin, finira d’asseoir sa position comme l’unique concurrent actuel à Brian K. Vaughan (Ex Machina, Saga…).

Exercice de style pour Jeff Lemire, qui n’avait encore jamais travaillé seul sur une série « longue », Sweet Tooth est une leçon d’écriture adressée à un Robert Kirkman alors en panne d’inspiration. C’est un conte qui ne s’embarrasse pas des notions de bien et de mal, qui installe l’humanité face à sa pire crainte : la mort. Le road-trip de Gus et Jepperd prends des airs de descente aux enfers où l’espoir peine à filtrer, piétiné par un monde où la haine, le désespoir et les pertes forgent les caractères. Heureusement, il y a Gus, qui trouve toujours de la beauté sur cette Terre dévastée…



Sweet Tooth, tome 1 (série en cours, trois tomes prévus) – Jeff Lemire – Urban Comics, 22,50 €

Johan

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