Il faudrait pour grandir oublier la frontière – Sébastien Juillard

Bien le bonsoir à tous, et bienvenu pour mon seul article du mois ! Aujourd’hui, nous allons discuter un peu d’une novella de Sébastien Juillard. Mais avant ça, il va falloir présenter un peu les conditions de parution de ce texte ainsi que le porteur du projet.

Il faudrait pour grandir oublier la frontière est donc récemment paru aux éditions Scylla pour la modique somme de 5€, ce qui est extrêmement peu quand on considère le prix habituel de ce type d’ouvrage (plutôt 8-10€).

Scylla, c’est avant tout une librairie parisienne tenue par Xavier Vernet. Petite par la taille, spécialisée en littérature de l’imaginaire, proposant des livres neufs comme d’occasion, et qui se lance un peu dans la BD depuis peu. Avec la librairie Charybde, située pas très loin de là et à laquelle vous pouvez le retrouver le dimanche – un peu d’esclavagisme ne fait pas de mal – Xavier a lancé il y a un moment déjà les Dystopiales. Cet événement est un moment de rencontres avec de nombreux auteurs dans les deux librairies Charybde et Scylla, mais également depuis le 25 avril à La Dimension Fantastique, toute jeune librairie spé.
Mais Xavier n’en a jamais assez alors il travaille également comme éditeur à Dystopia et a récemment lancé les éditions Scylla, grâce à un financement participatif très suivi ! Au programme de ce lancement, deux titres,
Roche-Nuée de Garry Kilworth, publié à la fin des années 80 par Denoël mais actuellement plus édité. Et bien sûr Il faudrait pour grandir oublier la frontière. Ce titre-là est un peu particulier, déjà puisqu’il s’agit d’une novella – une longue nouvelle – mais aussi parce que cette novella s’inscrit dans une collection très particulière puisque celle-ci s’appelle III III (111 111, pas iii iii) nombre qui correspond … au nombre de caractères de la première lettre du titre du texte jusqu’au point final. Un exercice contraignant donc, mais extrêmement intéressant.

« Tu crois que le Bon Dieu est au courant de ce qui est en train de se passer ? Je suppose que oui. Tu crois qu’il peut l’arrêter ? Non, je ne le crois pas. » Cormac McCarthy, No coutnry for old Men – disponible en poche chez Points, adapté au cinéma par les frères Cohen. Cette citation présente dans la novella résume très bien cette folie ambiante sur laquelle se base l’histoire. 

A travers quatre personnages, trois hommes, une femme – ouais, pour la parité on repassera, hein *pas taper* – c’est la guerre, la paix, l’espoir, l’incompréhension que l’on nous raconte, les intérêts, la politique, les visions contraires d’un monde fou. Beaucoup de choses dans ces 60 pages. Beaucoup de choses et surtout des personnages qui portent à eux seuls toutes les idées nécessaires, à travers leurs histoires, passées et futures, et leurs personnalités, approfondies quand il le faut, comme il le faut.

Plus que les simples histoires de personnages, c’est avant tout l’histoire de ces deux pays constamment en guerre, Israël et Palestine. L’histoire se passe dans un moyen-orient pas trop éloigné de notre temps puisque – de mémoire – nous sommes en 2050, par là – ouais, j’ai une mémoire assez ridicule pour ces détails mais je fais des efforts. La force de ce récit c’est sa crédibilité, aux vues de ce qu’il se passe depuis des décennies dans la région. Mais pas que. On y retrouve un tas de thématiques, déjà abordées au fil de l’histoire de la science-fiction : nanotechnologies, réalités virtuelles, obscurantisme… La religion, venons-y, n’est pas tant au centre du récit que l’on pourrait le croire. Bien sûr elle est là, ou plutôt, le jusqu’au-boutisme est là, l’intégrisme fou est là. Ne faisons pas d’amalgames, cela serait idiot. Un texte fort à la fois d’un point de vue moral, politique, religieux, même si c’est l’humain qui est au centre de tout. C’est un pari peut-être un peu risqué, mais il paye. Tout le monde n’appréciera peut être pas à sa juste valeur ce texte, mais c’est une excellente façon d’aborder un conflit à la fois actuel et pourtant ancien – ouais, 70 ans qu’il y a des « tensions » quand même … – la société, la vision que l’on peut avoir d’un conflit lointain à travers les médias et la politique bien de chez nous.

L’humain est au centre, l’humain est intéressant et c’est ce prisme qui nous permet de voir ce conflit, de le comprendre sous tous ses aspects.

La limite imposée par la collection – les fameux 111 111 signes – empêche peut-être de développer autant que l’on pourrait l’espérer d’autres personnages, d’autres sujets. Mais au final peu importe. Peu importe car, en soixante pages Sébastien nous peint quatre personnages principaux et nous amène à les comprendre, à les aimer ou les détester. Et en soixante pages, on essaye de chercher une issue au conflit et on se prend à espérer que la folie s’arrête – bon okay, c’était déjà probablement le cas avant.

On ne peut pas parler de ce livre sans évoquer cette splendide couverture. Non mais sérieusement, vous ne trouvez pas que c’est en adéquation parfaite avec le titre ? Que le travail graphique est plein de sens ? Come on ! Ce travail on le doit à Laurent Rivelaygue, également illustrateur de Roche-Nuée.

Enfin, je vais inaugurer la première interview du blog puisque Sébastien a accepté de répondre à quelques questions. C’est tout frais, c’est sa première interview, et ses réponses sont très intéressantes !

Est ce que je peux te demander de te présenter rapidement ?

Sébastien Juillard, donc. 37 ans pour quelques mois encore. Journaliste pigiste à l’avenir incertain. J’écris depuis huit ans environ, de manière sporadique, lentement, souvent pour moi, et finalement assez peu dans le but d’être publié. Même si les choses ont évolué ces deux dernières années.

Comment est-ce que tu en es arrivé à travailler avec Xavier sur ce projet de novella ?

Xavier suit mon travail, de manière informelle depuis plusieurs années. Il fait partie des gens en qui j’ai confiance quand il s’agit de jeter un regard critique sur ce que j’écris. Lorsque je travaillais sur les premières versions de la novella, il était là pour me donner ses impressions sur l’évolution du texte. Son apport a été précieux et m’a évité à plusieurs reprises de me retrouver dans l’impasse. Et puis un jour, il m’a parlé du projet 111 et m’a dit que ma novella pouvait faire un premier candidat présentable. J’ai donc accepté de me plier à la contrainte formelle, même si au début, elle m’a paru plutôt… baroque. Au final, ce ne fut pas si difficile, étant donné que je projetais déjà de m’en tenir à 120.000 signes maximum. Et puis j’aime ce genre d’exercices.

Comme tu écris essentiellement pour toi, tu te lances souvent des petits défis dans ce style ?

Ça m’arrive de temps en temps, mais je ne le fais pas de façon systématique. J’ai peur de basculer dans l’artificiel, le mécanique.

Okay ! Revenons-en à ta novella, puisque c’est l’objet de l’article après tout ; comment et pourquoi ce sujet et ce traitement par le biais de la SF ?

Le conflit israélo-palestinien m’a toujours intrigué et, pour être franc, fasciné, parce qu’il concentre, sur un territoire restreint et une période relativement courte, des thèmes essentiels : conflits religieux, chocs politiques, cohabitations de cultures, bouleversements sociaux… Le Proche-Orient est une croisée des chemins essentiel dans l’Histoire du monde, et nous avons toujours en tant qu’occidentaux, vu tout ça de très loin, abreuvés d’images incomplètes, distordues à dessein pour servir un discours européen qui visait d’abord à faire de ces pays, souvent confondus en une masse confuse, une terre à peine sortie du tribalisme, tout juste parvenue aux frontières du monde moderne. Et la guerre larvée qui oppose depuis 1948 l’État d’Israël aux populations palestiniennes est d’autant plus frappant qu’il repose selon moi davantage sur des ressorts idéologiques qu’ethniques ou religieux. Je voulais parler des gens qui vivent cette guerre, comprendre comment les récits nationaux, les mythes politiques, définis comme réalités des deux côtés, les mensonges des élites, des chefs, qu’ils soient arabes ou juifs, pouvaient modeler l’histoire commune de deux peuples. Je voulais faire se rencontrer des personnages eux-mêmes conditionnés par ces histoires, une femme officier de Tsahal usée par l’image écrasante de son officier de père, un jihadiste prit dans la logique du récit de la guerre sainte, un politicien qui s’interroge sur son passé militant au sein Hamas et se demande s’il ne contribue pas à son tour au mensonge qu’il a combattu jadis. La SF, dans ce cadre, apporte un décalage intéressant, puisqu’il est dans ce récit question d’identité personnelle, et de la valeur de celle-ci dans une société qui possède les moyens technologiques nécessaires pour altérer sa structure et changer les croyances des gens. Où les mèmes les plus élaborés sont capables de défaire les convictions les plus fortes. Et de raviver les haines parce qu’elles servent les objectifs politiques d’élites qui, de part et d’autres de la frontière, partagent des intérêts communs ? C’est un futur où j’imagine la paix possible mais peut-être pas désirable par ceux qui en sont les garants.

Qu’est ce que chaque personnage apporte comme vision de ce conflit selon toi ? Par rapport à une vision actuelle ou future.

Les trois personnages masculins, tous palestiniens, incarnent trois rapports différents au conflit. Schématiquement, nous avons là un combattant qui ne peut pas poser les armes parce qu’il ne parvient pas à admettre que la paix n’est pas un échec, un responsable politique qui a décidé de servir son peuple en optant pour le soft power plutôt que pour les bombes, et un ingénieur, simple père, ni soldat de Dieu, ni ambitieux, qui comme beaucoup cherche simplement à vivre à peu près normalement. Tous trois se sont construits autour d’un discours idéologique, ou en opposition à celui-ci. Et puis il y a le lieutenant Natanel, cette femme à l’histoire confuse qui évolue entre les lignes trop claires, qui refuse la frontière, le modèle paternel, qui se languit de la mère. Le lieutenant, c’est ce personnage qui fait le lien entre les trois autres, qui incarne le refus des schémas, qui préfère le territoire à la carte, les hommes aux idées.

Tu parles d’avancées scientifiques que l’on pourrait considérer comme majeures et tu les lies à la religion, est ce que pour toi ce sont deux choses qui s’opposent forcément ?

Pas du tout. Mais la religion n’est pas seule en cause dans cette novella, même s’il est évident que les possibilités technologiques, telles qu’envisagées dans ce récit, mettent en question la valeur du sentiment religieux (et des convictions de tous ordres) dès qu’il devient une variable ajustable. L’un de mes personnages est d’ailleurs construit autour de cette incertitude.

La science interroge donc la religion, et vice-versa. Je vais rebondir un peu là-dessus puisque j’ai pu lire sur une autre critique, qu’il y avait quelque chose de k-dickien dans ta novella, est ce que tu comprends ce qui pousse à cette comparaison ? Est-ce que le grand Philip est une influence pour toi, son questionnement permanent de la métaphysique, du monde, de la science, de la réalité ?

J’ignore si Dick a une influence sur mon travail mais il évident qu’un auteur d’une telle importance, aussi largement apprécié et lu, a laissé des traces chez nombre d’auteurs. Je ne pense pas échapper à ça. Et parler de questionnement métaphysique au sujet de mon travail me semble très exagéré. En fait, je n’ai pas l’impression d’avoir écrit un texte résolument SF, et je ne pense jamais à ce que je vais écrire en fonction de catégories. Produire un discours sur mon travail me donne l’impression de me livre à une reconstruction a posteriori d’idées et de schémas vaguement entrevus avant et pendant l’écriture. Bref, c’est assez difficile. Parce que ce texte est d’abord une histoire très proche du cœur, je crois, et dont les personnages sont apparus très vite comme des évidences. Je les aime beaucoup et c’est surtout d’eux dont je voulais parler. Je voulais les faire vivre dans ce décor épuisant, les faire se rencontrer et raconter, à leur façon, l’ordinaire d’un drame qui les façonne. Je n’ai aucune prétention à décrypter, analyser, ou à peindre avec précision le contexte. Ce n’est pas un techno-thriller complexe mais un simple récit d’anticipation à hauteur d’homme.

Un récit à hauteur d’homme c’est en effet probablement la formule appropriée, bien avant une étiquette SF ou même politisante. à ce titre, que penses-tu du travail d’illustration réalisé ?

Le travail de Laurent Rivelaygue est juste et colle bien au sens de l’histoire. Dépouillé, découpé, tranchant… Mais d’une manière générale, j’apprécie ce qu’il fait. La couverture de Roche-Nuée est splendide, non ?

En effet, il a réalisé un excellent travail sur ces deux ouvrages ! Aura-t-on l’occasion de lire à nouveau de tes nouvelles/novella ou, soyons fous, roman, prochainement ?

Pour faire court, je suis en ce moment dans une novella qui, si elle parvient à convaincre, pourrait pointer son nez en 2017. J’ai également entamé l’écriture de mon premier roman, qui devrait m’occuper un bon moment. Pour le proche futur, il faudra attendre la sortie de l’anthologie de nouvelles, le projet 13, dirigé par Léo Henry, projet pour lequel j’ai écrit une nouvelle se déroulant dans la ville de Yirminadingrad, objet de trois recueils fascinants parus chez Dystopia. C’était un très beau moment d’écriture et je suis très heureux d’avoir contribué à cet ouvrage. Vivement 2016 donc.

Très bien, rendez-vous en 2016 donc ! Merci à toi de nous avoir accordé de ton temps. Le mot de la fin pour nos lecteurs et tes futurs lecteurs ?

Comme dans le Kamoulox ? Alors, clé de 12. Non, je déconne. Allez, on va dire : J’espère que cette lecture sera de celles qui vous laissent un souvenir un peu étrange.

Et voilà, c’est tout pour aujourd’hui, courez donc acheter ce petit livre, cinq euros pour une évasion aussi intéressante ce n’est pas bien cher payé ! Et puis, ça soutient une bébé maison d’édition pleine d’ambition, d’amour pour le livre, pour la beauté du verbe, pleine de passion, ainsi que ses auteurs.

Oh et puis pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Prenez aussi Roche-Nuée. 15€, vous m’en direz des nouvelles.


Il faudrait pour grandir oublier la frontière, Sébastien Juillard, Editions Scylla, 5€.

Roche-Nuée, Garry Kilworth, Editions Scylla, 15€.

Quentin

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